Textes

 

Entretien avec la Galerie Matthieu Dubuc, Rueil-Malmaison. 2008


GMD : Depuis quand travaillez vous et quel a été votre parcours, votre formation?

Christine Cloos : J’ai toujours peint, je ne me souviens pas d’un moment où je me serais mise à peindre, je dis peindre plutôt que dessiner car c’est essentiellement la couleur et la matière qui m’ont tout de suite attirée. Adolescente, je passais tous mes moments libres à peindre «sur le sujet». Mon père (et conseiller) me disait que le meilleur moyen d’apprendre, c’était de peindre ce que je voyais. Alors, l’été, je plantais mon chevalet dans les champs de Beauce entourant notre maison de campagne et l’hiver, à Paris, je faisais les portraits de mon entourage et des natures mortes.

A l’époque, nous habitions une maison de famille à Boulogne-Billancourt divisée en appartements et en ateliers d’artistes, surtout des sculpteurs, c’était dans les années 70, et tout ce que comptait de grands noms de la sculpture et l’architecture contemporaine défilait chez nous ( Lipsi, Poncet, Di Teana, Claude Parent, Mannoni, Dupertuis…). Il y avait même une forge et l’odeur du fer chaud a bercé mon enfance (je retrouverai tout cela beaucoup plus tard).

Ensuite, tout naturellement , j’ai voulu apprendre un métier en rapport avec la peinture et je suis rentrée dans un atelier de restauration de tableaux et peintures murales, tout en prenant des cours du soir de modelage à l’école du Montparnasse, avec Serge Block. Très vite, je me suis aperçue que je m’étais complètement fourvoyée dans ce métier de restaurateur, car voulant peindre moi-même, il était très frustrant de restaurer les tableaux des autres, et de toute façon, cela ne laissait aucune place à la créativité. En quittant cet atelier de restauration, vers 22 ans, et grâce à certaines rencontres, je me suis orientée très vite vers la peinture décorative dans des théâtres, châteaux, hôtels particuliers, ce qui me permettait de vivre et me laissait du temps pour peindre et préparer des expositions. A l’époque, je n’osais pas encore franchir le pas et vivre de ma peinture. Ce n’est que petit à petit que j’ai éliminé ces travaux décoratifs, peut-être parce que j’avais acquis une certaine maturité et que je prenais plus au sérieux mon propre travail.

GMD : Avez vous toujours travaillé le métal de cette manière, dans cette approche-là (de façon encadré assez imposante)? Travailliez-vous avant le métal en ronde bosse? Pourquoi le métal?

Christine Cloos : J’ai peint pendant des années sur panneaux de bois. Ce fut d’abord une peinture « lisse », en glacis, (peut-être la déformation de ces années de restauration de tableaux anciens), ensuite j’ai introduit de la matière par l’intermédiaire d’enduits appliqués sur le bois, puis j’ai riveté des feuilles de métal toujours sur les panneaux en bois, puis tout naturellement, j’ai enlevé le bois pour ne garder que le métal.

Peut-être aussi était-ce mes souvenirs d’enfance qui se libéraient soudainement, les odeurs de fer chaud de la forge familiale, de l’atelier de mon père, de mon grand-père qui avaient breveté des attelages de train en fer, les sculptures en fer de nos locataires qui envahissaient la cour de notre maison. Enfin peut-être que tout cela m’est revenu avec acuité le jour où moi-même j’ai pu m’installer (en 1991) dans ce grand atelier, en Normandie, qui est toujours le mien aujourd’hui.

C’était comme une évidence longtemps occultée, le métal était le matériau qui me convenait: je pouvais le travailler comme un tableau, appliquer des glacis à l’huile, des feuilles d’or, la surface était lisse, plate, mais de par les découpes et les superpositions que je faisais, il possédait ce qui m’avait toujours manqué dans une peinture sur bois ou toile, le relief, la matière.

En vivant à la campagne, il m’était facile d’aller chercher de la ferraille chez les ferrailleurs, dans des décharges etc. Car, au début, c’était vraiment les matériaux de récupération qui m’intéressaient : j’aimais être tributaire d’une forme déjà existante, d’une déformation, d’une couleur etc… Mais assez rapidement, j’ai eu envie de «faire plier» le fer à ma vision initiale et je ne pouvais donc plus être à la merci de formes ramassées par hasard, rouillées, (le travail sur la rouille ne m’a jamais intéressée, c’était plutôt un gros handicap).

Et puis ma recherche allait de plus en plus vers un certain dépouillement des formes et il n’était plus question de fer bosselés, troués.

J’ai donc acheté des tôles neuves et je m’y suis toujours tenue depuis.

GMD : Quelles sont les influences majeures dans votre travail, on sent la nature bien évidemment mais y en a t il d’autres?

Christine Cloos : Bien sûr, la nature, les éléments font partie intégrante de mon travail que ce soit avec les « bas-reliefs » en fer ou les collages sur toile. Je pense que c’est en m’installant à la campagne que j’ai pu enfin exprimer mon moi profond. La ville, la vie citadine était très éloignée de moi. Au contact de la nature, j’ai retrouvé les sensations que j’éprouvais adolescente, lorsque je plantais mon chevalet dans les champs de Beauce. J’ai besoin de ce contact physique, toucher la terre, les écorces d’arbres, sentir la pluie, le vent, les odeurs de terre mouillée.

Nous, les êtres humains, nous sommes faits de cette matière en perpétuel mouvement et pourtant stable dans sa densité.
J’ai besoin de le sentir tous les jours.

J’ai commencé à aborder le thème de « l’EAU » par la sculpture : rendre fluide un matériau rigide. L’eau de la Seine proche, l’eau des rivières et des étangs, l’eau de la Manche, l’eau des pluies normandes continuelles, toutes ces eaux immédiates, réelles, vivantes, m’ont conduit à une représentation répétitive presque obsessionnelle de l’Eau, EAU horizontale, EAU verticale, une vision synthétique contenue à l’intérieur d’un cadre rigoureux, limite imposée aux débordements des Eaux.

J’ai toujours eu une fascination pour les estampes japonaises, la représentation de la pluie, notamment, et petit à petit, ma représentation de ces Eaux est allée vers un certain dépouillement, des parties de plus en plus évidées, suggérées qui ont certainement un lien direct avec la contemplation de ces estampes.

J’ai continué le travail des éléments par le « FEU », « les fumées », puis « l’AIR » pour arriver actuellement à la « TERRE », au travers de mes bas-reliefs « ARBRES », arbres qui puisent leur énergie dans cette terre nourricière, arbres abattus et qui retournent à la terre, ainsi que par de grands collages de papiers divers sur toile, mes premières amours mes «Paysages de Beauce », champs labourés, griffés, terre retournée, limitée (par les barbelés), contenue et débordante, infinie.

Les deux techniques approchées tournent toujours autour de cette recherche sur la matière. Le fer me permet « de lancer» une ligne, dans une gestuelle proche parfois de la calligraphie et de la figer à l’aide de ce matériau fluide à la chauffe et qui se durcit dès la flamme du chalumeau éteinte. Figer le mouvement, c’était me rapprocher aussi des ces formes de branches souvent « figées » dans un élan, un dernier sursaut vers la lumière. Toute une puissance contenue, immobile.

Avec les collages de différents papiers, rehaussés par des glacis à l’huile, je retrouve cette peinture longtemps pratiquée mais cette fois avec une dimension « sculpturale » : ce n’est plus un trompe-l’œil plat fait de couleur et de forme, c’est réellement une « matière » en relief, avec des bosses, des creux, un touché plein d’aspérités.

GMD : Vos collages, quel investissement représentent-ils par rapport aux bas-reliefs?

Christine Cloos : De plus en plus grand ! Mais j’ai absolument besoin des deux….ils sont complémentaires même si je m’immerge pendant de longues périodes dans l’un des deux. Par contre, ils peuvent être complètement dissociés pour la représentation.

GMD : Quels sont vos projets d’avenir?

Christine Cloos : Explorer aussi longuement que je l’ai fait pour « l’EAU », les « ARBRES ». J’ai l’impression d’être devant un puits  sans fond. Cela va de la moindre brindille balayée devant ma porte aux formes puissantes des vieux arbres centenaires, cela va de l’exploration intense chaque jour renouvelé de mon jardin aux paysages rencontrés au gré des voyages. Tout est gestuel, tout est trait, tout est énergie. Je n’ai qu’effleuré pour l’instant le sujet.

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Interview with the Gallery Matthieu Dubuc, Rueil-Malmaison. 2008


GMD: How long have you been working and what was your training? What has your career been?

Christine Cloos: I always painted. I do not remember a moment when I started painting; I would say painting more than drawing because it is essentially color and material that attracted me from the beginning. As an adolescent, I spent my free time painting “from nature”. My father (and advisor) told me that the best way to learn was to paint what I saw. So, in the summers, I would set up my easel in the fields of the Beauce region surrounding our country house and in the winters, in Paris, I would paint portraits of those around me and still lifes.

At the time, we lived in a family house in Boulogne-Billancourt divided into apartments and artists’ studios, especially sculptors’ studios. This was in the 1970s and all the great names in sculpture and contemporary architecture came and went in our house ( Lipsi, Poncet, Di Teana, Claude Parent, Mannoni, Dupertuis…) There was even a forge and the smell of hot iron lulled my childhood (I would rediscover all of that later).

Then, quite naturally, I wanted to learn a profession having a direct link to painting, and I began training at a studio to learn painting conservation – canvases and murals, all the while taking evening classes in sculpture at the Montparnasse School with Serge Block. Quickly, I realized that I had made a complete mistake in the profession of conservator, because it was very frustrating to restore other peoples’ paintings when I wanted to be a painter myself, and in any case, it did not leave any room for creativity. Leaving the conservation studio, around 22 years old, and thanks to several people I met, I began to work in decorative painting in theaters, castles, private homes, which allowed me to make a living and left me time to paint and prepare for exhibitions. At the time, I did not yet dare make the decision to make my living from my painting. It was only little by little that I stopped the decorative painting jobs, perhaps because I had acquired a certain maturity and because I was taking my own work more seriously. 

GMD: Have you always worked metal in this manner, with this approach (with these imposing frames)? Do you work in three dimensions before working in metal? Why metal?

Christine Cloos: For years I painted wooden panels. At first it was a “smooth” painting style, with transparent layers of paint (perhaps it was a habit from all the years of restoring old pictures), then I introduced a more material substance through plaster applied to the wood, then I riveted sheets of metal onto the wood panels, and then, almost naturally, I removed the wood and kept only the metal.

Perhaps my childhood memories were suddenly being freed, the smell of hot iron from the family forge, the studio of my father, of my grandfather who had patented iron train couplings, the iron sculptures of people renting from us that invaded the courtyard of our house. Perhaps all of that came back to me with clarity when I was able to settle into this large studio (in 1991) in Normandy, which is still mine today.

It was like something obvious that had been forgotten or hidden for a long time, metal was the material that suited me: I could work it like a painting, applying transparent layers of oil paint, goldleaf, the surface was smooth, flat, but by the cutting and layering that I was doing, it had something that had always been lacking in oil painting on canvas or wood, that is to say relief, matter, texture.

Living in the country, it was easy to go find scrap iron from the scrap merchants, garbage dumps, etc. Since, at the beginning it was really second-hand materials that interested me: I enjoyed being dependent on an already existing form, a deformation, a color, etc… But fairly quickly, I wanted to “make the iron bend” to my original vision, and I could no longer be at the mercy of forms gathered by chance, rusted (working with rust never interested me, it was more like a big handicap).

And then my research went more and more towards a certain stripping away of forms and it was no longer possible to use iron full of bumps or holes.

Thus I purchased new sheet metal, and I have always continued this practice.

GMD: What are the most important influences on your work, one can feel the presence of nature, of course, but are there others?

Christine Cloos: Of course, nature, the elements are an integral part of my work whether it is with the “low-reliefs” in iron or the collages on canvas. I think it was when I settled in the country that I could finally express my deepest self. The city, city life, was very far removed from me. In direct contact with nature, I rediscovered feelings I had experienced when I was an adolescent, when I set up my easel in the fields of the Beauce Region. I need this direct physical contact, to touch the earth, the bark of trees, to smell the rain and the wind and the wet earth.

We human beings are made of this matter that is at once constantly in motion and yet stable in its denseness.

I need to feel it everyday.

I started to tackle the theme of “WATER” through sculpture: make a rigid material fluid. Water of the nearby Seine, water of the rivers and ponds, water of the Channel, water of the unending Normandy rain, all these waters that were present, real, living, led me to a repetitive, almost obsessional representation of Water. Horizontal WATER, vertical WATER, a synthetic vision contained inside a strict frame, a limitation imposed upon the overflowing of these Waters.

I was always fascintated with Japanese prints, especially the representation of rain, and little by little, my representation of these Waters moved toward a certain simplification, sections that were more and more emptied, implied, that certainly had a direct relationship with the study of these prints.

I continued to work with the elements like “FIRE,” “smoke” then “AIR” to end up, at the moment, with “EARTH,” through my low-relief sculptures “TREES,” trees that draw their energy from this nourishing earth, felled trees that return to the earth, as well as through my large collages of various paper on canvas, my first loves my “Landscapes of Beauce” fields that were plowed, clawed, overturned dirt, limited (by barbed wire), contained and overflowing, infinite.

The two techniques combined always deal with this research into material. Iron allows me to “throw” a line, in a gesture sometimes close to calligraphy and to freeze it in place with the help of this material that becomes liquid when hot and which hardens as soon as the flame of the blowtorch goes out. To set the movement was to become closer to the forms of the branches often “frozen” in their outreaching momentum, a last jump towards the light. A complete power contained and immobilized.

With my collages of different paper, enhanced by transparent layers of oil paint, I rediscover this painting that I employed for such a long time but this time with a “sculptural” dimension: it is no longer a flat trompe-l’oeil made of color and form; it is really a “material” in relief, with bumps, crevasses, a texture filled with unevenness.


GMD: What kind of investment do your collages represent for you as compared to your low-relief sculptures?

Christine Cloos: Greater and greater! But I absolutely need both…they are complementary even if I immerse myself for long periods in one or the other. On the other hand, they can be completely detached from each other in terms of representation.

GMD: What are your plans for the future?

Christine Cloos: To explore the “TREES” for as long as I did “WATER.” I have the impression of being in front of a bottomless well. It extends from the least twig swept onto my doorstep to the strong forms of century-old trees; it extends from the intense exploration of my garden each new day to the landscapes encountered during my travels. Everything is gesture, everything is line, and everything is energy. For the moment, I have only skimmed the surface of this subject.